Pourquoi une recherche-formation centrée sur l’enseignement du fait colonial nous a-t-elle semblé, il y a trois ans, constituer une démarche pertinente ? Pourquoi s’intéresser spécifiquement à l’enseignement du passé colonial, élément somme toute mineur dans la profusion des programmes d’histoire-géographie des collèges et lycées ? Et pourquoi, lors de la constitution de notre groupe en septembre 2006, réunir les forces d’enseignants d’histoire-géographie, mais aussi de lettres et de philosophie ? C’est qu’il apparaît que l’enseignement du fait colonial n’est pas, à l’heure actuelle, tout à fait un enseignement comme les autres. Il appartient à cette catégorie un peu floue des « questions sensibles » sur lesquelles se penchent régulièrement chercheurs et enseignants – tant la question des interférences entre mémoire et histoire vient à la fois perturber et aiguillonner la perception de ce passé, son interprétation et sa transmission aux jeunes générations.

 

Les sociétés multiculturelles et multiethniques de l’Europe actuelle sont, à bien des égards, des sociétés que l’on peut qualifier de « postcoloniales » : elles sont le produit direct des héritages anciens de l’expansionnisme occidental et du triomphe durable de l’impérialisme des XIXe et XXe siècles. Mais, à bien égards, cette vieille histoire coloniale – que l’on1 a voulu trop vite ranger au magasin des accessoires hors d’usage à partir des années 1960 – fait retour depuis quelques années : comme l’ont plaisamment exprimé des pionniers des études postcoloniales anglophones, il semble que depuis une bonne décennie, « l’Empire contre-attaque »2

La résurgence des « mémoires coloniales » dans le débat public a, en effet, été multiforme ces dernières années. Depuis le début des années 2000, la mémoire des Français – mais aussi, ne l’oublions pas, des Belges, des Britanniques, des Allemands, des Japonais, etc.3 – a été sollicitée par de nombreux témoignages, films documentaires, publications, événements médiatiques. Du procès Aussaresses à l’exaltation des troupes coloniales lors de la commémoration du débarquement de Provence, de la très controversée loi du 23 février 2005 au succès médiatique du film Indigènes, plusieurs éléments ont réactivé les souvenirs enfouis des temps coloniaux. Çà et là, les passions se sont ranimées chez certains « porteurs de mémoire », ressuscitant d’anciennes guerres mémorielles4. Et le monde des historiens n’a pas été en reste : il a pris sa part dans cette résurgence, qu’il se soit agi d’analyser la torture en Algérie pendant la guerre d’indépendance5, de rédiger le « livre noir du colonialisme »6, d’interroger Vichy par sa face coloniale7 ou de réfléchir aux processus d’instrumentalisation du passé actuellement à l’œuvre8.

Certains élèves de collège et de lycée, très variés dans leurs origines, ont réinvesti le champ du passé colonial sur le mode mémoriel et identitaire, laissant parfois les enseignants un peu démunis devant des attentes passionnelles et contradictoires. Des enseignants ont vu émerger, au sein de leurs classes, des discussions en lien avec certaines thématiques présentes dans le débat public : questions sur l’esclavage et la traite négrière ou sur la torture en Algérie, débats autour la répression du 17 octobre 1961 ou autour de l’article 4 de loi du 23 février 2005 (promouvant l’enseignement du « rôle positif » de la colonisation), sur le rôle des troupes coloniales dans la Libération de la France, etc. La filiation entre colonisés, travailleurs immigrés et ressortissants des « 2e et 3e générations » – posée un peu rapidement et de manière souvent simpliste et mécanique – a également remporté un relatif succès médiatique et contribué à passionner le débat sur les identités contemporaines, tout en le faussant en grande partie.

Des finalités à la fois scientifiques, citoyennes et pédagogiques justifient donc la nécessité de nous interroger, comme l’ont déjà fait d’autres collègues, sur la spécificité de l’enseignement du fait colonial aujourd’hui.

 

Notre groupe de travail s’est régulièrement réuni à partir de septembre 2006, à raison de huit rencontres par an environ. Comme on s’en doute, chacun des membres du groupe était déjà, à titre personnel et professionnel, intéressé par les problématiques coloniales :

 

  • Anne Devlaeminck, professeur certifié de Lettres modernes au collège Toulouse-Lautrec de Toulouse, s’intéresse à de nombreux auteurs que l’on peut qualifier de « postcoloniaux » (Leïla Sebbar, Kim Lefèvre, etc. ) et, depuis plusieurs années, fait travailler ses élèves sur la littérature d’expression française.

 

  • Jean-Louis Donnadieu, professeur agrégé d’Histoire-géographie au lycée Pardaillan d’Auch, a soutenu une thèse de doctorat d’histoire sur le comte de Noé, aristocrate gascon du XVIIIe siècle qui était également un grand propriétaire colonial à Saint-Domingue (Haïti).

 

  • Jérôme Girard, professeur certifié d’Histoire au lycée Ozenne de Toulouse, est particulièrement intéressé par l’histoire de l’Indochine et de l’Algérie. Il a conçu et organisé plusieurs stages dans le cadre du PAF sur l’enseignement du fait colonial.

 

  • Bernard Meyer, professeur certifié de Philosophie au lycée Toulouse-Lautrec de Toulouse s’intéresse de près, dans le cadre de son enseignement, à diverses problématiques liées aux droits de l’homme (pensée des Lumières, altérité, liberté…). Il fait travailler ses élèves sur des textes de penseurs postcoloniaux (Franz Fanon, Théophile Obenga, etc.).

 

  • Marie Polderman, Professeur-documentaliste certifiée au collège Lamartine de Toulouse, a soutenu une thèse de doctorat d’histoire sur l’histoire de la Guyane coloniale des xviie et xviiie siècles.

 

  • Sophie Dulucq, Professeur d’Histoire contemporaine à l’université de Toulouse-le Mirail, a été l’« experte » du groupe de recherche-formation. Elle est spécialiste de l’Afrique subsaharienne à l’époque coloniale et a dernièrement travaillé sur la constitution des savoirs dits coloniaux.

 

  • Colette Zytnicki, Maître de conférences (habilitée à diriger des recherches) en Histoire contemporaine à l’université de Toulouse-le Mirail, est venue à titre bénévole prêter renfort à notre groupe de réflexion. Elle est spécialiste du Maghreb colonial et a dernièrement travaillé sur les juifs en situation coloniale.

 

De par la composition du groupe, les domaines couverts étaient vastes sur le plan chronologique et spatial : nous avons ainsi été amenés à étendre notre réflexion par-delà la césure traditionnelle (très franco-française, voir infra) entre 1re (xvie – xviiie siècles) et 2e colonisation (xixe– xxe siècles). Nos centres d’intérêt nous ont fait voyager des Antilles à l’Indochine, de la Guyane à l’Afrique… Enfin, la dimension pluridisciplinaire a été source d’enrichissements réciproques : le recours aux textes littéraires et philosophiques pour enseigner le fait colonial est, sans aucun doute, d’une grande efficacité pédagogique. Nous souhaitons que cette dimension pluridisciplinaire puisse susciter des expériences de collaboration entre enseignants d’histoire, de lettres, de philosophie et spécialistes de documentation.

 

Notes

1 Un consensus s’est en effet établi pour oublier rapidement le passé colonial : les pouvoirs politiques européens confrontés aux nouveaux défis des Trente glorieuses, les sociétés occidentales en voie de modernisation rapide, les jeunes États indépendants du Sud, les historiens eux-mêmes lassés de la « vieille » histoire de la colonisation…

2 Bill Ashcroft & al. The Empire writes back. Theory and Practice in Postcolonial Literatures, London, Routledge, 1988.

3 Sur la « mondialisation » des mémoires coloniales, voir le remarquable numéro de la revue Politique africaine, « Passés coloniaux recomposés. Mémoires grises en Europe et en Afrique », n° 102, juin 2006.

4 Voir par exemple le récit ouvrage de Benjamin Stora La guerre des mémoires. La France face à son passé colonial (entretiens avec Thierry Leclère), Paris, éditions de l’Aube, 2007.

5 Raphaëlle Branche, La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, Gallimard, 2001 ; Sylvie Thénault, Une drôle de justice. Les magistrats dans la guerre d’Algérie, La Découverte, 2001.

6 Marc Ferro (éd.), Le livre noir du colonialisme, XVIe-XXIe s. De l’extermination à la repentance, Robert Laffont, 2003.

7 Eric Jennings, Vichy sous les Tropiques, Grasset, 2004 ; Jacques Cantier, L’Algérie sous le régime de Vichy, Odile Jacob, 2002 ; le n° spécial de la revue Outremers « Vichy et les colonies », 1er semestre 2004 ; Jacques Cantier et Eric Jennings (dir.), L’Empire colonial sous Vichy, Odile Jacob, 2004.

8 Cf. Isabelle Merle et Emmanuelle Sibeud, « Histoire en marge ou histoire en marche. La colonisation entre repentance et patrimonialisation », Communication au colloque La politique du passé : constructions, usages et mobilisation de l’histoire dans la France des années 1970 à nos jours (Paris I, 25-26 septembre 2003), consultable sur le site <http://histoire-sociale.univ-paris1.fr/Collo/Merle.pdf>.

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